Thomas Dermine : « L'impact positif, c'est changer le cadre » | Almendra Podcast

« L'impact positif, c'est changer le cadre »
Thomas Dermine au micro d'Almendra

Octobre 2020, Belgique. Thomas Dermine, 30 ans, est chargé de coordonner le plan national pour la reprise et la résilience : 7,5 milliards d’euros, 131 projets, 400 objectifs. Aujourd’hui, il est bourgmestre de Charleroi. Almendra l’a interrogé sur l’impact positif, la transition écologique et la gouvernance locale.

Citation Thomas Dermine : L'impact positif, c'est changer le cadre, pas optimiser dans un cadre donné

Il y a des parcours qui racontent quelque chose sur ce que la politique peut encore être. Thomas Dermine a grandi à Charleroi, étudié à Harvard, travaillé chez McKinsey — et est revenu. D’abord pour piloter le plan de relance belge post-Covid, ensuite pour devenir bourgmestre de la ville où il a grandi. Dans cet entretien, il parle sans détour de ce que signifie réellement avoir un impact.

« L’impact positif, c’est changer le cadre, pas optimiser dans un cadre donné. »

De Charleroi au plan national : un parcours engagé

Bernard Lecuivre

Thomas, qu’est-ce qui pousse une personne d’environ 30 ans à vouloir coordonner un budget de 7,5 milliards entre différents gouvernements, puis à devenir bourgmestre d’une ville de plus de 200 000 habitants ?

J’ai grandi à Charleroi, une ville marquée par des difficultés sociales, mais aussi par une histoire industrielle forte. J’ai eu la chance de naître dans une famille équilibrée, avec des parents ayant fait des études supérieures — ce qui me place, par la naissance, dans les 3 % des gens les plus fortunés de la société.

J’ai commencé ma carrière chez McKinsey, j’ai étudié à Harvard, mais j’ai toujours eu ce rêve de contribuer localement à ma région. Pour moi, contribuer à un impact positif sur ma ville, ma région et la société en général, c’est ce qui m’a toujours attiré. C’est ça, le plus important : au-delà de gagner de l’argent, avoir un impact concret.

Charleroi : une ville post-industrielle en transition

Bernard Lecuivre

Pour ceux qui ne connaissent pas Charleroi, surtout parmi nos auditeurs français et allemands, peux-tu nous la décrire ?

Charleroi, c’est une ville moyenne à l’échelle européenne, avec 200 000 habitants au sein d’un bassin métropolitain de 600 000 personnes. Elle a connu un essor spectaculaire au 19ème siècle grâce à la sidérurgie et au charbon, puis une descente aux enfers avec la désindustrialisation.

Mais je vois ces défis différemment : nous n’avons pas un problème de chômage, nous avons des gens disponibles sur le marché du travail. Et dans une société où la main-d’œuvre sera rare, c’est un atout.

La transition écologique : un enjeu collectif, pas individuel

Bernard Lecuivre

Comment prioriser les actions et les ressources pour maximiser l’impact ?

On a tendance à surévaluer l’impact de l’effort individuel. On pense qu’un seul individu, avec un bon storytelling, peut faire une énorme différence. Mais les leviers collectifs sont bien plus puissants.

On ne fera la transition que si on investit massivement, collectivement, pour fournir des alternatives accessibles à toutes les classes sociales. Des systèmes de mobilité partagés, des réseaux énergétiques pour que ceux qui se chauffent au mazout aient des alternatives peu chères. L’histoire montre qu’on a réussi de grandes transitions grâce à des investissements publics massifs.

« On essaie de faire reposer la transition sur les individus — ce qui crée une disproportion entre les moyens nécessaires et ce que les individus peuvent mettre sur la table. »

NexGen Belgium : transparence et priorisation

Bernard Lecuivre

Comment avez-vous géré la priorisation des projets avec NexGen Belgium ?

Nous avons réalisé une grande matrice de priorisation basée sur deux critères : l’impact en termes d’abattement de CO², et l’impact budgétaire. Cela nous a permis d’isoler les 20 à 25 % des projets qui coûtaient le moins cher par rapport au nombre de CO² qu’ils étaient capables d’abattre.

Nous avons aussi mis en place un site transparent avec une méthodologie de suivi. Aujourd’hui, nous sommes à plus de 90 % d’exécution. La transparence a été bien reçue, car elle donne une vue exhaustive de l’état d’avancement global.

Les villes comme laboratoires du progressisme

Les villes sont d’excellents laboratoires. Aujourd’hui, on voit une montée des populismes de droite en Occident, mais les villes restent des bastions de progressisme. Pourquoi ? Parce qu’au niveau local, on ne peut pas mentir. Il faut des policiers dans les rues, des pompiers, des collectes de déchets. Il faut du pragmatisme.

À Charleroi, nous avons encore beaucoup d’activités industrielles stratégiques : sidérurgie, verre, armement, aéronautique. Si l’Europe se dépêche, ces industries peuvent redevenir cruciales. Mais il faut aller vite : une fois que les investissements et l’expertise sont perdus, c’est pour toujours.

Rester optimiste : « Le pire, c’est de ne rien faire »

L’optimisme est une volonté. Nous vivons une période de bascule. Soit on prend en compte nos dépendances, on réorganise le débat démocratique, et on en sort plus forts. Soit on bascule dans le chaos.

Je reste optimiste parce que le pessimisme ne sert à rien. Nous avons une responsabilité, en fonction de nos talents, d’être des porte-voix. Il faut monter des projets, ne pas se laisser paralyser par la peur. Nos démocraties sont assiegées. Si on ne fait rien, nos enfants nous jugeront comme complices.

« Il y a des décennies où il ne se passe rien, et des semaines où il se passe des décennies. » — Lénine, cité par Thomas Dermine

La playlist de Thomas Dermine

Les morceaux qui l’inspirent :


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