Almendra Podcast · Eva-Maria Verfürth

« Quand la vérité devient floue » — Eva-Maria Verfürth en conversation

Épisode avec Eva-Maria Verfürth — Désinformation, démocratie, journalisme

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Selon le Forum économique mondial, la désinformation est la deuxième menace à court terme pour les sociétés dans le monde — devant les événements climatiques extrêmes, devant les conflits armés. Eva-Maria Verfürth, rédactrice en chef de E+Z et D+C, connaît ce terrain depuis plus de quinze ans. Dans cette conversation, elle explique pourquoi ce n'est pas une question académique, mais une question politique.

Citation Eva-Maria Verfürth : Tant que nous représentons 85 % de la population mondiale dans seulement 10 % de nos médias, nous ne développons pas d'empathie. Nous passons à côté de solutions déjà testées ailleurs.

Fake news, désinformation, mésinformation — de quoi parle-t-on vraiment ?

Presque tout le monde utilise ces termes de façon interchangeable. Pas Eva-Maria Verfürth. La distinction lui importe, parce qu'elle décrit la différence entre une erreur et une arme.

La mésinformation, c'est une inadvertance : quelqu'un s'est trompé — sur un chiffre, une source, un contexte. La désinformation est délibérée : un mensonge diffusé pour induire les gens en erreur. Le terme fake news mélange les deux et est donc peu utile. Entre les deux existe une troisième catégorie : la malinformation. Des informations techniquement exactes, mais qui, par omission ou mise en avant sélective, produisent un message faux. Le fait est juste. Le récit ne l'est pas.

« Tant que nous n'avons pas de base factuelle commune pour discuter, nous ne pouvons pas élaborer de solutions communes — quel que soit le sujet. »


Qui profite du flou de la vérité ?

Il y a deux grands moteurs. L'un est le pouvoir. Les services de sécurité reconnaissent ouvertement que des acteurs étatiques — principalement la Russie et la Chine — diffusent délibérément des informations pour polariser les sociétés et déstabiliser les processus démocratiques. L'autre moteur, c'est l'argent.

La désinformation est rentable. Les contenus émotionnels et scandalisants génèrent des clics. Les clics rapportent des revenus publicitaires. Une enquête approfondie sur l'efficacité des mesures climatiques se lit moins bien que l'affirmation que le CO₂ n'est pas un problème. Le modèle économique récompense l'indignation — qu'il y ait une intention politique derrière ou non.

« Quand on sent que quelque chose nous met en émoi — indignation, colère ou même grand soulagement — on devrait immédiatement devenir sceptique. »


L'objectif réel : détruire la confiance

Eva-Maria Verfürth renvoie à l'analyse d'Anne Applebaum dans L'Axe des autocrates : les autocraties n'investissent pas dans la désinformation pour imposer une opinion précise. Elles investissent pour déstabiliser les démocraties. Le chemin le plus direct ne passe pas par le grand mensonge, mais par l'érosion systématique de la confiance — dans les médias, les institutions, la science, les processus démocratiques. Celui qui ne croit plus en rien se retire. Celui qui se retire ne change rien. C'est l'objectif.

« Il y a ce beau proverbe : It's hard to hate people up close. Plus on est proche des gens, moins on a de haine. »


Ce que le journalisme doit faire — et fait trop rarement

Le problème ne vient pas uniquement de la désinformation extérieure. Il vient aussi d'une logique interne : des médias dépendants des clics alimentent la même économie de l'indignation que la désinformation. Chaque provocation devient la une, tandis que les récits qui donneraient vraiment du contexte peinent à trouver leur place.

À cela s'ajoute une lacune structurelle. Un document de positionnement conduit par le chercheur en médias Ladislaus Löwisch de l'Université de Francfort a étudié la place accordée aux sujets du Sud global dans les grands médias allemands : environ dix pour cent de la couverture, alors que 85 % de la population mondiale y vit.

« Tant que nous représentons 85 % de la population mondiale dans seulement 10 % de nos médias, nous ne développons pas d'empathie. Nous passons à côté de solutions déjà testées ailleurs. »


Ce qui fonctionne vraiment : la Finlande et Taïwan

Finlande : l'éducation comme première ligne de défense

La Finlande occupe depuis plusieurs années la première place du Media Literacy Index européen. En 2014, la compétence médiatique a été inscrite comme thème directeur national dans les programmes scolaires — pour toutes les matières, tous les niveaux, dès la maternelle. Kari Kivinen, ancien directeur d'école à Helsinki et aujourd'hui à l'EUIPO, a expliqué pourquoi cela fonctionne dès cinq ans : les concepts fondamentaux — qu'est-ce qu'un mensonge, une erreur, une distorsion — peuvent s'illustrer avec des conflits de cour de récréation aussi bien qu'avec les réseaux sociaux.

Taïwan : intelligence collective, humour et participation

Taïwan fait face à une pression massive de campagnes de désinformation chinoises, et a pourtant réussi — selon le Bertelsmann Transformation Index 2024 — à contenir largement la polarisation sociale. Audrey Tang, ancienne hackeuse et première ministre du numérique du pays, a mis en place une plateforme sur la messagerie Line où les utilisateurs signalent des informations suspectes. Réponses de fact-checkers professionnels et de la communauté, selon le principe Wikipedia. Celui qui a soi-même validé des faits reconnaît mieux la désinformation. Et l'humour : Taïwan a délibérément utilisé des mèmes pendant la pandémie, parce que rire ensemble crée la proximité là où la polarisation veut de la distance.


Ce que cela signifie pour nous

Éducation, participation, journalisme de solutions, intelligence collective — tout cela est nécessaire, et il faut accepter d'apprendre les uns des autres. Y compris à travers les continents. Eva-Maria Verfürth et son équipe à E+Z et D+C travaillent précisément contre cette tendance : pour plus de voix du Sud global, plus d'empathie, des récits qui montrent que ça marche, ailleurs.

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Merle Becker

Merle Becker est modératrice, coach en prise de parole et fondatrice de Merle.Community. Elle co-anime le podcast Almendra avec Bernard Lecuivre.